le voyage en sapin

Photo 007.jpg

illustration à l’encre pour « déclinaison de femmes  »

pour ce noël 2015 qui se prépare
:

un extrait de « déclinaison de femmes » : le voyage en
sapin

l’histoire d’un femme gardienne des traditions bousculée par
la vie moderne .

« …. Carine papotait. A quatre ans (et demi, pardon), elle
n’arrêtait jamais de raconter, de chanter, de demander.
« Mamie Odile » avait été la chercher le matin. Elles
avaient déjeuné ensemble en complices devant un sac plein de
croissants chauds.

-« Oh mamie, j’ai oublié ! »
s’écria-t-elle.

-« quoi donc ? » Odile ouvrit le carton de
boules.

-« mais tu sais, je sais quel jour on est. Il reste encore
deux fenêtres, c’est pas encore. » Elle dit cela en
secouant la tête négativement avec énergie, les yeux agrandis par
une soudaine inquiétude. Odile la rassura du regard.

-« J’ai oublié d’ouvrir la fenêtre sur le
calendrier. Maman, hier,  elle a lu avec moi vingt deux. Dis
c’est quoi après vingt deux, quarante douze ? »

-« Vingt trois, dit Odile ,c’est pas grave tu
l’ouvriras ce soir ta fenêtre. »

-« Dis mamie, tu crois qu’il a reçu mon dessin le
père Noël ? Mamie, il va me l’acheter, dis , mon
déguisement de fée et une voiture qui roule toute
seule ? »

Odile pensa que de son temps, les pères noëls n’achetaient
pas, ils fabriquaient. La confusion était compréhensible vu
l’étalage des jouets dans les magasins déjà un mois et demi
avant Noël. Combien elles avaient ri Pascale et elle
lorsqu’elles avaient cousu ce costume de fée, combien surtout
elles avaient du ruser pour garder le secret !

-«  Dis mamie,  pourquoi on met des boules sur le
sapin ? »

-«  Dis mamie, pour quoi on peut pas le voir le père
Noël ? »

-« Dis mamie, le père Noël, il va dans tous les
pays ? »

Tout en passant les guirlandes à Carine et en accrochant çà et
là les décorations sur l’arbre, Odile essayait de répondre du
mieux qu’elle pût, ménageant le rêve et la réalité .

Elle n’aimait pas les mensonges, mais elle aimait trop ces
regards candides et émerveillés à la seule histoire, au seul réel
conte de fées de toute une vie d’homme : la plus grande
joie et la plus grande déception d’une vie d’homme. Les
traditions étaient si vulnérables, finalement. . En une génération,
elles étaient menacées d’oubli. Elle avait peur de voir
reculer l’enfance jusqu’à la naissance et de voir
apparaître sur le visage de ses propres petits-enfants ce masque
blasé et à qui l’on n’en raconte plus, à la place
d’yeux écarquillés sur un monde extraordinaire, gentil et
beau. Etait ce donc de l’obscurantisme à l’époque des
fusées ? Jusqu’à quand résisteraient les mythes face aux
explications scientifiques ? Elle se sentit gardienne
d’un passé lointain que tant qu’elle vivrait, personne
n’oserait renier…

Pascale arriva. Elle alla au vif du sujet ; fonceuse, elle
avait  toujours été.

-« Oh, maman, c’est super. J’ai des copains qui
partent skier dans les Vosges. Il y a de la place pour Carine et
moi dans leur bagnole. On part ce soir. »

Odile, l’étoile des  rois mages dans la main se
retourna lentement, s’efforçant d’être naturelle et
détachée.

–         « Tu ne
passes pas Noël avec nous ? »

–         -« Oh
non, tu comprends, il faut que je parte avec eux : le train
coûte cher. Et puis çà fera du bien à Carine … »

– « Dis maman, c’est vrai ? s’écria
Carine, je vais skier ? Je vais voir la neige ?
Youppie !!! »

Puis inquiète :

– « mamie , elle a dit que le père Noël, il allait partout.
Il m’oubliera pas, au ski, hein ? C’est vrai, tu
sais, c’est  mamie qui l’a dit ».

D’un coup d’oeil oblique à sa mère, Pascale la
rassura :

– «  mais non, mais non. Et puis tu verras, là bas, des
sapins il y en a plein la forêt. »

Odile grimpa sur le tabouret, posa l’étoile sur la cime du
grand, grand sapin. Elle se rappela le temps où la neige
n’était pas un amusement. Elle se rappela les raquettes que
mettait son grand-père, du froid quand il fallait chercher le pain
chez le boulanger du village, des chemins qu’il fallait
déblayer à la pelle. Puis elle déposa les personnages de la crèche
au pied du sapin. A genoux, elle regarda ce bout de pied
d’arbre empoté, retenu par des cales invisibles. Ses racines
étaient restées quelque part dans une pépinière ou une montagne
vosgienne. L’arbre, lorsqu’elle se recula pour juger de
‘ensemble, lui parut bancal.

– :- :- :-

 

 

Il y avait vingt deux petites fenêtres ouvertes sur le
calendrier de l’Avent. La vingt troisième que Carine avait
oubliée d’ouvrir, resterait fermée, tout comme les deux
suivantes. Dans l’excitation du départ, un intérêt en chasse
un autre, Carine ne pensait plus à compter les jours. Derrière les
fenêtres, il y avait l’image des petits sablés de Noël de
toutes les formes, celle de chaussons devant une cheminée
qu’un père noël remplissait, celle d’un bébé souriant
sur un lit de paille avec les têtes d’un âne et d’un
boeuf.. … »

Michèle Rosenzweig

« Déclinaison de femmes  » -2014- Edilivre

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