entre bois et argile

entre bois et argile entre-bois-et-argile.jpg

« Les bras ouverts »-bonne femme en modelage – terre rouge
-2005 

un texte sur la sculpture et le modelage , entre bois et
argile , extrait de « le voyage en sapin » -nouvelle – déclinaison de femmes –
Editions Edilivre.com -2014

(…) Cet amour pour le bois devenu lisse, elle le portait
encore, comme le souvenir du bureau. Et le couteau de son père qui
taillait les crayons tendres et taillait aussi des figurines . Elle
s’était essayée au couteau : cela semblait si facile
entre les doigts paternels, mais le bois avait résisté durement à
ses mains de fille, pas habituées aux outils qui avaient toujours
des manches trop gros, des fers trop lourds. Elle s’était
coupée, avait accroché au passage quelques échardes douloureuses,
et n’avait pas réussi à sculpter ce bonhomme en bois
qu’elle avait si bien imaginé. Et puis le couteau laissait
les arêtes vives, grossières qu’il fallait poncer et lustrer
longuement avant d’obtenir la douceur. Le contraire de la
glaise.

Près de la source à l’orée de la forêt, derrière la
maison, il y avait un filon d’argile, une boue pâteuse
jaunâtre que l’eau courante purifiait des cailloux. De la
mousse, de l’herbe, des rochers et cette petite cascade
miraculeuse qui sortait du ventre de la terre, que la terre
éjaculait comme un rire grelottant de fraîcheur. Elle prenait une
branche de bouleau, la pelait et (que c’était joli, ce
cœur nu et lisse et blanc, couvert de sève luisante)
l’écorce faisait une rigole où la source prenait son aise
avant de tomber en filet transparent entre les pierres
qu’elle avait soigneusement aménagées en bassin circulaire.
Les feuilles tombées faisaient des bateaux qui dévalaient et
échouaient, capturés par quelque brin d’herbe, quelque
enchevêtrement de brindilles barrant à jamais le voyage si sa
propre main décidait de ne pas être clémente. D’ailleurs, à
quoi bon, le voyage s’arrêterait avant le ruisseau, avant la
rivière, avant le fleuve, avant l’océan. L’argile
qu’elle essorait entre ses mains, molle, tendre, se pliait à
ses désirs, s’arrondissait sous la caresse, se creusait sous
la moindre pression, comprenait le moindre effleurement de se
doigts. Naissaient des animaux, des pots, des personnages. Au
soleil, ils durcissaient, et là finissait la magie. La surface
douce à l’œil devenait dure et sèche au toucher, une
vie immobile qui se craquelait de vieillesse, momifiée,
n’inspirant plus l’amour, seulement l’envie de
les conserver en souvenir de ce qu’ils avaient été ou de les
casser pour refaire avec l’eau la pâte porteuse
d’imaginaire.

L’argile était le présent à modeler comme il vient qui
contient le futur dans le plaisir abrupt et l’inspiration
brutale, et l’improvisation novatrice. Le bois était le futur
pour lequel il faut travailler et se démener, qui inscrit
indélébiles toutes les erreurs. Le bois était le passé travaillé,
sculpté avec les nœuds quelquefois stimulants duquel il faut
compter, sur lesquels il faut bâtir loin de toute facilité.
(…)

Michèle rosenzweig-déclinaison de femmes 

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