ces gens ordinaires : derrière le bureau gris

derrire le bureau gris derriere-le-bureau-gris.jpg

un extrait de « ces gens ordinaires  » chez
edilivre.com-2010

Photographie de vincent Pandellé

Derrière le bureau gris

« Mme DUPONT Micheline – Secrétariat du bureau dela
Technique »

Le petit panneau imprimé est accroché avec quatre punaises sur
la porte 27, au fond d’un long couloir gris.

Je frappe. J’entre.

Il y a là un petit bout de femme maigre à lunettes et à cheveux
gris, penchée sur un bureau gris, en train de tamponner une pile de
papiers blanchâtres d’une estampille rouge.

Elle lève un grand nez pointu dans ma direction avec un regard
interrogateur.

Monsieur PICHU, d’Intertechnique ? Je vous attendais,
je vais prévenir le directeur que vous êtes arrivé. Elle prend le
téléphone et compose un numéro. Intervention minime mais efficace,
blabla respectueux.

J’ai le temps de parcourir des yeux son univers.
Ordinateur, casiers bien rangés, dossiers bien étiquetés. Petit
peluche bleue et photo d’une petite blonde sur le bureau.

Tout d’un coup, Intertechnique, qui me paye à rendre
visite aux directeurs de la technique des succursales et des
ministères, me paraît un maître impitoyable : je viens de
croiser ses yeux. Ceux de Mme Dupont Micheline, elle vient
d’ôter ses lunettes.

Je n’ai jamais vu d’aussi beaux yeux, sauf ceux de
Michèle Morgan au cinéma. Je reçois un choc. Turquoise. Pendant que
j’attends le directeur dela Technique, là, avec les beaux
yeux de la secrétaire du bureau dela Technique.

Je m’aperçois seulement maintenant qu’un poste de
radio diffuse en permanence de la musique classique. Du Chopin, sur
les beaux yeux de Micheline Dupont, une polonaise de Chopin.

Je suis ému. Je la regarde. Sérénité, douceur, calme, maîtrise.
Une beauté derrière les apparences, enfouie dans l’incognito
d’un bureau. Elle me sourit. Et je la désire soudain pour moi
seul. Son sourire est paisible et bon. Réconfortant. Pas
commercial. Elle ressemble à une mamie gâteau et je suis déjà à
l’âge de la retraite, me dis-je, rien n’est perdu, et
mes pensées s’élaborent avec une ardeur de jeune homme.

« Madame, je vous trouve très belle. Permettez-moi de vous
inviter à prendre un thé, à la sortie de votre travail. »

« Monsieur, me répond-elle, vous êtes le premier visiteur
depuis sept jours dans le bureau dela Techniqueet vous faites de
plus attention à moi. Je crois que je vais accepter, en toute
simplicité. J’ai passé l’âge des plaisirs qu’on
se refuse par orgueil et par bêtise. Vous êtes envoyé parla
Providenceà qui j’ai l’habitude de devoir les grandes
et les petites joies de ma vie. Démêlons ce mystère autour
d’une tasse de thé, soit. Très volontiers ».

Mais je ne dis rien, elle ne dit rien.

Et entre dans la pièce un homme de haute stature avec la
mâchoire carrée. Le directeur . Je cherche désespérément à lire
dans les beaux yeux bleus une dernière fois, avant d’être
englouti par la Technique.

Michèle Rosenzweig

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